L'ADIEU
J'ai cueilli ce brin de bruyère
L'automne est morte souviens-t'en
Nous ne nous verrons plus sur terre
Odeur du temps brin de bruyère
Et souviens-toi que je t'attends
G. Apollinaire, 2012 - "ALCOOLS" (Édition de Didier Alexandre)
L'ADIEU
J'ai cueilli ce brin de bruyère
L'automne est morte souviens-t'en
Nous ne nous verrons plus sur terre
Odeur du temps brin de bruyère
Et souviens-toi que je t'attends
G. Apollinaire, 2012 - "ALCOOLS" (Édition de Didier Alexandre)
Les heures sont lentes. J’abandonnerais volontiers celles qui me restent. Si je pouvais mourir comme est morte Jeanne… Mais il est difficile de me tuer. On a retiré de ma cellule tout ce qui pouvait me blesser. C’était bien inutile, car, en aucun cas, je ne consentirais à me faire du mal… Des cachets, ça irait. Mais je ne veux pas attirer des désagréments à un employé d’ici, en tâchant de me procurer un soporifique. [...].
Un souvenir de jeunesse…
J’avais dix ans. J’étais allé pour quinze jours chez un de mes oncles qui habitait une ville de l’Est.Le matin du jour où j’arrivai, il y avait eu dans ce chef-lieu une exécution capitale.Nous étions allés, mes cousins et moi, sur une grande place que l’on appelait champ de foire ou champ de Mars. Les bois de justice avaient disparu peu de temps après l’aube. Mais un groupe s’était formé, nourri et grossi par de nouveaux curieux, qui regardaient l’endroit où cela s’était passé.Autour de la place s’étaient installés des marchands de glace à la vanille.Mon oncle préféra nous conduire chez le pâtissier de la Grande-Rue, que les gens de ce pays considéraient comme unique au monde.Ce fut une journée glorieuse. Nous étions fiers de ce que nous avions vu. Nous éprouvions le même orgueil quand nous nous trouvions en présence (avec une grille entre eux et nous) d’un lion ou d’un tigre royal.Tristan Bernard - "Aux abois : journal d'un meurtrier" (1933)
"L’ambiguïté qui entoure ce personnage [Duméry] réside dans son caractère inoffensif.""Les destins de Duméry, Meursault et Haroun subissent la fatalité du feu croisé d’un crime ; ployant sous la solitude et l’ennui, ils ne parviennent guère à s’en défaire. Leurs crimes sont élucidés mais les mobiles demeurent singuliers. Comment un personnage tel que Duméry, lucide, consciencieux, a-t-il pu commettre un meurtre ?"
Dans l'entrée, elle jeta un regard à la canne posée contre le mur, mais sans rien dire. Et juste avant de franchir le seuil, comme je lui ouvrais la porte, elle tira de son sac un livre, qu'elle me dit avoir trouvé en France chez un bouquiniste : Le Grand Meaulnes.
– Tu l'as sans doute déjà, me dit-elle, l'air un peu embarrassé.
– Je ne saurais pas le retrouver... Tu vois : ce n'est pas rangé.
Je n'avais pas dix-sept ans lorsque j'avais lu ce roman. Pour la première fois, un texte m'avait ému aussi puissamment que la vie réelle. Étonné, je pris le livre en la remerciant.
Pourquoi cet ouvrage et pas un autre ? Il était l'un des deux ou trois que j'aurais gardés si j'avais dû abandonner ma bibliothèque, mon logement. L'énigme insoluble du temps, cet écoulement des jours vers le néant, le retour en arrière impossible, l'inexorable dégradation de ceux qu'on chérit et qu'on voudrait retenir, ces thèmes complexes, déchirants, ne m'avaient pas quitté depuis ma jeunesse. Sonia n'avait pas le pouvoir de lire dans mon esprit ; la seule réalité que nous partagions était dans cette contiguïté intermittente de nos vies, la mienne fatiguée, l'autre en sa maturité. Ce livre choisi sur son intuition signifiait-il qu'elle aussi se représentait le labyrinthe des chemins entre nous, et comme moi peut-être trouver un passage ?
Michel Levy - "Sonia ou l'avant-garde" (2024) [p 230]
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Michel Levy Éditions Infimes, 2024 250 pages |
"Tant qu'un homme pourra mourir de faim à la porte d'un palais où tout regorge, il n'y aura rien de stable dans les institutions humaines." (Eugène Varlin, ouvrier relieur, élu de la Commune de Paris, assassiné en mai 1871). [p 33]
"Je ne vois pas ce que l'inutilité ôte à ma révolte, et je sens bien ce qu'elle lui ajoute." (Albert Camus, Carnets, 1962) [p 171]
Selon la doxa omniprésente, aucune insurrection n'arrivera à ses fins, car les esprits sont conditionnés par le martèlement de trois axiomes [p 202-203] :
"Je conservais la certitude que l'idée collectiviste et le tropisme vers une telle société étaient innés en l'homme et indéracinables, que cette aspiration participait du caractère unique de notre espèce qui avait depuis des millénaires cherché par la solidarité à s'émanciper de ses instincts prédateurs." [p 161]
"La fortune des dix personnes les plus riches – dont neuf sont des hommes – a augmenté de quatre cent treize milliards de dollars l'année dernière. C'est onze fois plus que ce que l'ONU estime nécessaire pour l'ensemble de son aide humanitaire mondiale" (Gabriela Butcher, Directrice générale d'Oxfam, 9 juillet 2021) [p 167]
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L'ancienne salle d'autopsie rue Dos-Fanchon. |
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Par Beau Riffenburgh Sélection Reader's Digest - 2011 Adaptation française de "Titanic rememberd 1912-2012" publié en 2008 aux États-Unis |
D'un geste du bras, j'arrêtai la femme de chambre qui portait ma valise.– Les anciennes chambres sont-elles toutes occupées ?– Oh! Non, monsieur ! Nous les donnons lorsque toutes les chambres modernes sont louées, et cette semaine, ce n'est pas le cas.– Alors, celle-ci, par exemple, est peut-être libre ?Par la porte ouverte, j'apercevais une de ces chambres que j'avais entrevues dans mon enfance et qui m'avaient fait rêver.Le parquet était fait de très larges planches usées et affaissées par le temps. Le lit – un lit «bateau» – paraissait plus élevé encore par l'édredon rouge qui le surmontait. Le coffre de la cheminée avait conservé ses boiseries Directoire aux lignes pures. D'autres boiseries plus anciennes, nettement dix-huitième, et empâtées de peinture, montaient jusqu'à mi-hauteur de la pièce. Une table ronde et un honnête fauteuil à oreillettes donnaient envie de lire « Le Constitutionnel ». La table de toilette, au marbre blanc, supportait une immense cuvette et un pot à eau ventru et minuscule. La cuvette devait absorber le contenu de deux pots à eau comme celui-là. Je n'ai jamais pu savoir exactement comment se lavaient nos pères qui utilisaient de semblables pots à eau.Une glace dorée, fort laide, était fixée au-dessus de la cheminée. Chaque siècle avait ainsi apporté sa marque à cette chambre. La dernière alluvion avait été la moins heureuse : elle avait apporté deux chromos de baigneuses.Mais, malgré cet invraisemblable mélange de styles, la chambre gardait sous ses solives apparentes, cet indéfinissable attrait qui s'attache aux choses du passé. Les murs, le cadre, n'avaient pas changé depuis deux siècles et quant au mobilier, à quelques détails près, l'ensemble était le même qu'en 1830. Bien des humains laissent aux vieilles chambres le curieux magnétisme de leurs souffrances et de leurs joies.Comme la fille, surprise, ne répondait rien, je répétai donc :– Celle-ci est peut-être libre ?
Yves Dartois - Extrait de "L'horoscope du mort" [p 28-29]
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Hôtel de France Montreuil-sur-mer |
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Yves Dartois 1937, 156 pages (réédité en 1954) |
Tu tueras au bastion de Picardie et tu y verseras ton sang.Tu y connaîtras la fille des bardes.Près de toi, tu verras mort celui qui a volé ton âme.
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Les remparts de Montreuil-sur-mer © D'après une photo d'Émily T. |
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François Guichard Éditions Locus Solus, 2024 410 pages |
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Perrin éditeur, 2018 250 pages |
"Contrairement aux films Titanic de 1943 et A Night to Remember de 1958, il n’y a pas eu de panique. Au contraire, des hommes et des femmes de toutes conditions ont attendu stoïquement la mort. C’est peut-être pourquoi le naufrage du Titanic occupe une place si particulière dans la mémoire collective." (Gérard Piouffre)
S'il est un livre qui élucide exhaustivement et avec rigueur les questions que pose le naufrage du Titanic, celui que propose Gérard Piouffre émerge, car il dispose d'une vaste masse de documents dont témoigne la bibliographie en fin de volume. Historien de la marine, Chevalier de l'ordre du Mérite maritime, avec de bonnes connaissances techniques (bien qu'il ne soit pas marin), il objective impartialement les événements et le comportement de chacun à bord, qu'il s'agisse de richissimes passagers, de marins, officiers et matelots, ou d'émigrants.
Après avoir exposé de nombreux faits et aspects techniques dans les comptes rendus précédents ...
Dans les profondeurs du Titanic - Paul-Henri Nargeolet
Les enfants du Titanic - Navratil Élisabeth
Les secrets du Titanic - Rupert Matthews
... je vais, grâce à cet ouvrage, les compléter et revenir sur ceux que l'on a laissés dans l'incertitude ou dans l'ombre afin d'y apporter, pour la plupart, un éclairage définitif.
Les légendes – un sarcophage de momie jetant le mauvais sort, par exemple – et plusieurs prémonitions que manifestèrent certain(e)s sont abordées et démontées, mais libre à chacun d'y prêter foi.
Les rivets retrouvés cassés près de l'épave. Explication très détaillée de leur fabrication pour aboutir à la conclusion qu'il est difficile de conclure ce qui a provoqué leur rupture : s'il s'agit du choc avec l'iceberg ou avec le fond marin, le bateau heurtant celui-ci à 74 km/h (et non 50 km/h comme avancé dans le livre de Nargeolet). Mention de l'Explorer, bateau contrôlé et bien entretenu, aux tôles non rivetées mais soudées, donc plus solides, qui heurta un iceberg en 2007 et coula néanmoins malgré sa conception moderne adaptée à la navigation polaire : "Dans la lutte implacable du vaisseau d’acier contre le vaisseau de glace, ce dernier a toujours le dernier mot", écrit solennellement Piouffre.
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L'Explorer, en 2017, coula après avoir heurté un iceberg de nuit, sans pertes humaines. |
Sur le chantier britannique Harland & Wolff (les propriétaires du bateau sont américains, le savoir-faire anglais) où fut construit le Titanic, on déplora huit morts, ce qui est peu : "Dans les autres chantiers, on admet qu'un tué par tranche de 100 000 livres sterling dépensées est une norme acceptable". Cette façon d'envisager les choses est abrupte, mais fait tristement partie du monde industriel. Le Titanic coûta 1 500 000 livres sterling, l'équivalent de 150 millions de dollars des années 2000.
Les accusations d'alcoolisation de l'équipage et des officiers sont fantaisistes, le Titanic était le fleuron de la White Star Line et personne n'aurait osé enfreindre le règlement strict en buvant un seul verre en service. C'est l'avis formel de l'auteur.
Le Titanic se livrait-il à une course au record ? Au début du 20e siècle, le Ruban Bleu était décerné au paquebot ayant effectué dans le temps le plus court la traversée le l'Atlantique nord dans le sens est-ouest. Ce sont les navires de la compagnie britannique Cunard qui emportèrent ce trophée, réalisant la traversée en moins de cinq jours. Or ces "lévriers", à l'opposé des paquebots de la White Star, vibrent fort, sont effilés, donc sensible au roulis par mer calme, développent une puissance de 76 000 chevaux et leur consommation de charbon est énorme.
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Le Mauretania de la Cunard détenteur du Ruban Bleu de 1907 à 1929. |
Les trois géants de la White Star (Olympic, Titanic, Gigantic/Britannic) sont des paquebots différents, plus luxueux, leurs structures ne vibrent pas afin d'assurer le confort des passagers et ils développent dans les 46 000 chevaux, soit beaucoup moins que le Lusitania ou le Mauretania. Une arrivée à New York une nuit plus tôt aurait d'ailleurs été contre productive pour la compagnie, car des discours officiels, la presse et des curieux attendaient le bateau pour le lendemain matin. L'argument de la course au record tombe complètement. Mais il ne fallait pas traîner, c'est évident, vu l'ordre du commandant de maintenir la vitesse.
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©RMS Titanic, Inc |
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Le Californian, cargo mixte de 136 m, Royaume-Uni |
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Payot & Rivages, 2019 -155 pages Traduit de l'anglais par Suzanne V. Mayoux et Martine Aubert |
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Méridienne-bureau, design de Philippine Hamen, pour la nouvelle "L'homme qui ne voulait plus se lever". |
[La grand-mère maternelle du petit Patrick Nothomb veut un portrait où il pose avec sa mère Claude Lancksweert. Elle s'adresse au peintre bruxellois Edmond Verstraeten qui le réalise.]
"Par la suite, je me suis souvent demandé pourquoi ma mère déclarait ne pas aimer un tableau que je l'avais vue aimer au premier regard. Bien sûr, on pouvait interpréter cette attitude de façon banale : Claude n'aurait pas pris le risque d'apprécier une œuvre qui n'avait pas été cautionnée par un connaisseur, en pareille circonstance, on passe moins pour une simplette en n'aimant pas qu'en aimant. Mais je soupçonne un motif plus profond : ce qu'elle avait vu sur le portrait, c'était une femme consentante. Et en effet, le temps de la pose, un charme opéra entre elle et le peintre. De s'être pour ainsi dire surprise en flagrant délit de séduction sur la personne d'un homme qui n'était pas feu son mari, Claude avait eu honte. Détester le Verstraeten équivalait à nier cet écart qu'elle jugeait indigne vis-à-vis de son mari."
Amélie Nothomb - extrait de "Premier sang" (2021)
Je n'ai trouvé sur Internet nulle trace, sinon perdue dans des généalogies, de Claude Lancksweert, la grand-mère d'Amélie Nothomb. Aucune photo. La couverture du Classiques & Contemporains des éditions Magnard montre-t-elle le tableau de Verstraeten ? Les descriptions du roman correspondent : robe somptueuse, décolletée avec dentelles faussement modestes, costume de velours noir et col de dentelle blanche, le garçonnet pris pour une demoiselle, etc.
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Albin Michel, 2021 175 pages |
Je trouvai cela drôle, fin et littéraire. Il n'en fallut pas plus pour que j'entre dans ce trentième opus d'Amélie Nothomb, moi qui la boudais depuis plus de vingt ans, pensant n'avoir lu que "Hygiène de l'assassin" (1992), alors que je compte sept titres à mon actif, dont plus de la moitié sont cochés d'une note positive.
Le père d'Amélie est décédé à 84 ans, en 2020, elle ne put assister à ses funérailles (Covid) et ce roman biographique s'écrivit dans la foulée. Loin de tout dolorisme, rédigé à la première personne – c'est presque du culot – ce père se raconte, depuis la petite enfance à sa libération en 1964, lors de la prise d'otage par les révolutionnaires Simbas à Stanleyville (Opération Dragon rouge). Il y fut otage et négociateur en vertu de son statut de diplomate.
Alors que le peloton d'exécution, la mort imminente pointent Patrick, vingt-huit ans, soudain pris dans le rétrécissement infini de son existence, il raconte les moments importants de son enfance, de sa vie d'homme, donnant un récit qu'on voit s'épanouir comme un conte.
Le roman a l'élégance de la simplicité, écrit dans un style direct, pur, sans détours.
Alors que je m'emberlificote pour le résumer, comment donc s'écrit un récit aussi limpide et de haute tenue littéraire ? Tenez, l'entrée par le train de l'enfant dans la vraie Ardenne : "Assis à côté de la fenêtre, je voyais défiler un paysage de plus en plus sauvage. Dès Jemelle, ce fut la grande forêt des Ardennes, dont la splendeur m'interdit." J'ai éprouvé cela un jour dans les mêmes circonstances : rien ne dépasse ce silence après le passé simple.
Le grand-père Pierre Nothomb vit dans le château du Pont d'Oye ; il eût treize enfants. Un de ses fils, le père de Patrick, fut tué dans un accident de déminage avant la guerre et laissa Claude, une veuve remarquablement stoïque dont Amélie Nothomb dessine l'ombre admirable [extrait à venir]. Le château en question fut le lieu d'enfance adéquat où s'endurcir, avec des êtres sauvages petits et grands, à savoir oncles et tantes du jeune Patrick. L'atmosphère me rappelle le château du Grand Meaulnes tant tout semble s'y passer dans un songe. Il en est ainsi de la grande part du récit, dont la rencontre très romanesque avec Danièle, future maman de l'auteure.
Il ne s'agit en rien d'un texte larmoyant, mais d'un roman sensible et drôle qui m'a ébloui. Le tour de force est de l'avoir écrit malgré le deuil, comme si ne venait à l'écrivaine que ce qui ne devait pas chagriner. Par "Premier sang", papa se rêve, papa revit.
Article dans le "Le Carnet et les Instants" suivis d'un entretien (équipe Albin Michel) avec l'autrice, un verre de champagne à la main, bien entendu.